A la ville

Article de press | Mon positionnement de créateur | Mes lignes d’inspirations pour la sculpture en métal | Ma perception de l’évolution des villes | Quelques points de méthode pour les projets urbains | Conseil du service des espaces verts d’une municipalité | Le choix d’une œuvre déjà réalisée pour un lieu | Des exemples qui font réfléchir | En forme de conclusion


Projets et expériences urbainesMa perception de l’évolution des villesPasser dans la périphérie des villes me gêne souvent, me consterne parfois. Selon le nombre des habitants d’une ville, il est possible de « programmer », avant d’y arriver, les marques et types de magasins qui vont apparaître à gauche et à droite du trajet vers le centre ville. Les mêmes signes, les mêmes conceptions, les mêmes matériaux, le même esprit d’être vu, de se faire voir, de séduire (comme les gamins qui rêvent maintenant de médias pour les mêmes raisons), et tout cela dans une répétition scénarisée et un chaos esthétique sans intérêt. Mais c’est bien d’avoir tout sous la main !! … un jour ou l’autre, il faudra bien poser les choses autrement. Je crois. J’espère.Dans le centre des villes, dans un contexte plus « patrimonial », les risques de standardisation des aménagements s’avèrent croissants. Par exemple autour d’un projet piétonnier a priori intéressant, les aménagements reprennent souvent les mêmes pavés, les mêmes mobiliers, les mêmes précautions « sécuritaires », les mêmes signalétiques. C’est une chasse singulière à la SINGULARITE qui atrophie, voire efface, les qualités architecturales ou patrimoniales en place.
L’histoire, portée par les pierres, constitue le charme singulier d’une ville. Je dis cela, et pourtant je sais qu’il faut souvent les empêcher de dépérir !… à cause des périphéries commerciales.
Il me semble quand même que la technologie et les savoir-faire établis l’emportent sur une réflexion créative et sur une écoute plus attentive des citoyens qui connaissent et arpentent leur cité.
Le décor floral est souvent chargé de compenser en apportant les touches de couleur et de gaîté ainsi qu’une note de bon entretien.
Il faut d’ailleurs signaler que la conception florale, très sollicitée, a fait beaucoup de progrès, dans pas mal de villes. Certaines conceptions florales, au printemps ou à l’automne, s’avèrent remarquables avec leurs variations de hauteur, de tons, souvent dans les camaïeux, et leurs sensibilité aux vents. A l’opposé, les géraniums rouges dans les mobiliers standards, apportent de la couleur mais peu de singularité !
C’est comme dans certaines chaînes d’hôtel, d’une ville à l’autre le client n’est pas dérouté.
Il n’est pas pour moi question de la nostalgie des places de villages à la française, dans l’ombre des quelques vieux tilleuls ou platanes, avec un peu de fleurs, le choc des boules de pétanque et les cris du jeu des enfants. Ces places donnent une respiration, un apaisement, une douceur de vivre difficile à trouver dans les villes et pourtant si nécessaire, quand on voit tant de gens tendus, nerveux ou tristes.Voilà le contexte urbain que je perçois, dont se dégage la nécessité philosophique et esthétique du singulier, contrepartie des propositions technologiques et commerciales qui conduisent au « standard ».
Le problème est « le comment » y parvenir.
Je n’ai bien sûr pas de solution générale. Seulement quelques options pour essayer d’apporter ma contribution pour quelques lieux.Quelques points de méthode pour les projets urbains
Les éléments et les conditions de la visualisation d’un lieu (certains diraient diagnostic !) :Avant de faire le choix d’une sculpture ou de créer une œuvre pour un lieu, le contact approfondi et complexe avec un lieu s’impose.
Un sculpteur, avec son approche, a des chances de percevoir le lieu de façon plus poétique, plus syncrétique, plus globale, plus libre de contraintes. Celles-ci sont à prendre en compte grâce à une analyse complémentaire de l’espace, de son ouverture, des formes volumiques environnantes, des dominantes de verticalité et d’horizontalité, des couleurs, des matières qui s’imposent le plus, éventuellement, de la présence des arbres. Pour le décor floral, il convient de noter quel rôle (et comment) lui est assigné dans le lieu.
L’analyse seule ne permet pas d’atteindre « l’âme » ou la personnalité d’un lieu, c’est le regard et l’écoute des habitués qui met sur la piste de l’essentiel et du manque ambiant. Toute visualisation élaborée est subjective mais l’écoute et le dialogue permettent, je crois, de penser et de proposer « juste », non décalé, et d’obtenir une meilleure résonance d’ensemble du lieu.
Il s’agit dans cette approche, non pas de faire du « beau », mais du singulier attachant, d’exalter le charme particulier, de créer un plus pour ceux qui fréquentent régulièrement ou ceux qui ne font que passer. Un lieu qui fonctionne, c’est un sacré point de repère, éventuellement un « port d’attache », un élément d’identité d’un quartier.
A aménagements, circulation automobile et architecture à peu près équivalents, qu’est- ce qui fait qu’on s’attache à un lieu ou qu’on souhaite en partir au plus vite ?
Parmi les causes les plus courantes, au delà des valeurs immobilières et des dominantes de population, on peut noter un dispositif géométrique particulièrement rigide, une architecture triste, une absence de petits espaces de « respiration » et le choix des revêtements ou du mobilier urbain (tout ceci à possibilité de transport équivalent).Une expérience récente : conseil du service des espaces verts d’une municipalité.
Le service des espaces verts voulait développer sa capacité à créer, chaque saison, des éléments en trois dimensions pour enrichir ses motifs floraux. Chaque saison, un thème.
En 2007, de mai à fin octobre, un projet était à développer sur une douzaine d’espaces de plantation, autour du thème : les arts.
Le directeur du service, en accord avec ses équipes, a décidé de faire appel à un sculpteur, connaissant bien les matériaux de base choisi pour le projet, pour accompagner ponctuellement les créations des petites équipes.
Les projets étaient choisis avant mes premières interventions et j’ai donc commencé en participant à deux réunions sur les projets, leur développement possible, les modalités de réalisation. J’ai posé des questions, apporté des idées, des ouvertures ou des savoirs faire techniques.
Le dialogue a été souvent très intéressant et l’ouverture des jardiniers à des approches complémentaires, réelle.
Dans la phase suivante, j’ai eu l’occasion de faire des suggestions sur les réalisations en cours (sans jamais entrer dans le travail concret qui était leur responsabilité), choisissant surtout des suggestions faciles à prendre en compte, étant donné les délais du projet, avec dates de plantation et d’inauguration déjà fixées.
La distance nécessaire pour moi n’a pas toujours été simple mais les principes bien définis avec le directeur, clairement annoncés aux jardiniers, ont toujours permis une dynamique positive de la relation.
Dans les dernières étapes, j’ai participé aux mises en place de chacun des douze projets et animé un petit entraînement pour la présentation de leurs installations, le jour de la promenade d’inauguration ouverte aux citoyens, conduite par le Maire et le Conseil municipal.
Pendant trois mois, de mars à fin mai, j’ai eu une série d’interventions courtes, rarement plus d’une demie heure, sauf lors du lancement du travail commun dans mon atelier. Au total une trentaine d’heures et un bilan considéré comme très satisfaisant par tous, y compris moi.Souvent à 8h30 le matin, je me retrouvais dans la solitude de l’atelier, en forme, après ces échanges sur le terrain, celui des espaces verts.
Cette intervention m’a entraîné à analyser des lieux pour anticiper la résonance possible d’un projet et, dans plusieurs cas, intégrer au mieux les contraintes environnementales. Comme dans mon travail personnel en sculpture, avec une différence majeure :un espace vert, de la plantation à la floraison, a un parcours de vie, dont les variations peuvent être prévues et intégrées.Le choix d’une œuvre déjà réalisée pour un lieu.
Je m’y entraîne souvent sans même y penser, poussé sûrement par une forme de désir !
La plupart du temps, j’aboutis au choix de deux sculptures à « visualiser » sur place. Mon choix cherche à apporter plus de plaisir, de rêve et de vie par les vibrations du métal, le jeu des couleurs et des formes, dans les œuvres en bois et en métal.
La nature des courbes de la sculpture et le type de présence de l’œuvre jouent un rôle fort dans le choix en fonction d’un lieu.Une expérience a été particulièrement simple et heureuse. J’ai réalisé les sculptures de Don Quichotte et Sancho Pança au premier semestre 2005, juste avant une exposition allant du 15 septembre à la fin 2005, dans beaucoup de lieux de la ville de Saint Pierre des Corps où mon atelier se trouve.
En préparant l’expo dans ma tête et sur place, Don Quichotte et son compagnon ont trouvé leur lieu sans la moindre hésitation, sur le parvis de la gare, et dans une mise en scène évidente.
Les deux œuvres y sont encore, appréciées et respectées, par les habitants et les voyageurs, touristes ou non.Sur le document pour l’inauguration du rond-point de l’arc en ciel, je disais : « j’aime qu’une sculpture urbaine vive avec le vent, la couleur et le mouvement et qu’elle donne à chacun qui regarde, au fil des jours et des mois, des moments à la fois identiques et différents ». Je crois que cette œuvre fait bien partie maintenant de l’identité du quartier.

Des exemples qui font réfléchir

Lors d’une visite récente aux Etas-Unis (New York, Washington, Californie urbaine), j’ai été impressionné de la différence du rapport aux œuvres sculptées dans la ville. D’abord il y en a plus, de-ci delà, bien contemporaines et certaines redonnent au bas des grattes ciel de Manhattan une présence à l’horizontal qui fait beaucoup de bien ! A côté, des gens mangeaient tranquillement leur déjeuner, disposé sur un petit tissu posé sur le marbre noir. Atmosphère.
Ensuite, le rapport à l’œuvre est sensiblement différent. A Washington, une belle et grande sculpture en bronze d’Albert Einstein, en grand père avenant dans une position de fauteuil… les enfants des écoles, les visiteurs ont l’habitude et le plaisir de grimper dessus sans vergogne, comme on escalade un grand père sympa.
Les photos de groupe, ça y va! Mais au fait comment naissent les « vocations » ? Comment l’art et la sculpture peuvent ils être plus présents !? Comment un enseignant peut travailler avec ça ? comment perçoit-on une ville avec ces contacts possibles ?
Dans la cour d’un musée en Californie, j’ai vu escalader des sculptures d’Henri Moore sous les yeux indifférents ou amusés de 200 personnes déjeunant ou prenant un café.
J’aurais aimé poser des questions, et maintenant je me rends compte que je n’ai même pas essayé de m’asseoir sur les genoux d’Einstein. Je dois être un bon français.
Je ne dis pas européen, car en Allemagne la présence de sculptures dans les villes est réelle : sur un trottoir fréquenté du centre ville, sur des espaces un tout petit peu à l’écart, des œuvres amènent du singulier, un peu trop fortement figuratif à mes yeux, mais la dimension humaine et plaisante de la ville en est renforcée, incontestablement.
Finalement je n’aime pas l’atmosphère muséale guindée à la française. L’art y est trop sacralisé, mis à distance, « élitisé » mais là, au moins, la programmation n’y est pas fondamentalement commerciale…sauf quelques exceptions.

En forme de conclusion

L’art et le positionnement de l’art dans une société relève à la fois du complexe et du politique.
Pour les villes, il me semble que le prosaïque emporte l’essentiel des budgets, le culturel peut s’y adjoindre assez bien. Mais les initiatives de type artistique, avec l’investissement qu’elles requièrent, sont rares, peut être surtout parce qu’elles font peur. On n’est jamais sûr du résultat à l’avance, et les politiques craignent, au moins à court terme dans le temps de la prochaine élection, de perdre le vote d’une partie des habitant mécontents. Et puis c’est peu dans les habitudes de réfléchir à la vie, à la poétique, à l’espace d’une ville. Enfin, j’imagine ça comme ça. Je m’y résigne (mot abhorré !), en espérant que l’acceptation et le plaisir du risque l’emportent finalement sur l’immobilisme de la peur, sans trop de suivisme, relativement aux énormes sollicitations consuméristes.

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