Autour du bois
La matière bois | La matière du vivant et de l’intime | Le travail du bois | Mes outils | Quand mon travail s’arrête-t-il ? | L’abstrait ou le figuratif ?
Le bois, j’ai appris seul à le connaître et à le travailler dans les années 75-80. Ma première sculpture, dans une vieille poutre de chêne, date de 1980. D’une certaine manière c’est l’accumulation des œuvres qui m’a fait sculpteur, profondément, mais peu à peu, puisque mon premier vrai passage en public a attendu plus de 15 ans. Par la suite, ça c’est accéléré.
Une fois coupé, le tronc d’arbre garde une forte tension interne qui, en séchant, va s’exprimer par des fentes allant jusqu’au cœur, trace de l’année 01 de l’arbre. J’ai constaté peu à peu que le séchage (perte d’humidité) est essentiel, au point de faire en 2000 une expérience de sculpture avec un tronc de peuplier coupé dix jours auparavant. Pour un bois réputé plein d’eau (peu utilisé en sculpture), j’ai opté pour beaucoup d’enlèvements et de traversées au cœur, sur les 2m50 de haut.
Mon souci était indirectement d’organiser, d’équilibrer le séchage (le cœur perd son volume très doucement alors que la surface, au contact de l’air, rétrécit plus vite en perdant son humidité). Le résultat de l’essai est saisissant : après cinq ans, aucune fente majeure ou secondaire. A l’opposé, j’ai de beaux morceaux de chêne en réserve depuis 20 ans (bien secs, durs à travailler), avec des fentes qui sont par trop béantes !
Peut être qu’un apprentissage m’aurait évité des erreurs et des pertes de temps mais je me demande si le fait de devoir comprendre, apprivoiser, sentir la matière bois n’a pas été fondamental. En tout cas, l’autodidacte , avec quelques aventures parasites , a des chances de mieux conserver sa singularité.
En effet, le goût du risque et la sensibilité personnelle me semblent mieux survivre en dehors d’un savoir trop établi, trop « pédagogisé ». En tout cas, j’ai aimé mon parcours jusqu’à ce jour et s’il se trouve des occasions de transmission, je ne l’oublierai pas.
Le bois est la matière du vivant et de l’intime.
Après ponçage, le contact avec le bois (surtout avec les bois à fibres très serrées comme les fruitiers) est sensuel et charnel. Un vrai contact, entre deux peaux ! Même dans les musées strictement surveillés, on voit des gens glisser subrepticement la main pour sentir, toucher. Je pense que cela fait partie de la sculpture bois et je laisse toucher, voire j’encourage le « toucher-caresser ».
Cette peau est une frontière « extérieur-intérieur » fascinante qui relie et qui chante.Cette sensualité est une des qualités du bois qui le rend proche de l’homme, avec sa croissance, marquée par les cercles annuels, ses formes inépuisables, sa capacité à capter la lumière, mais aussi ses cicatrices, ses ruptures, ses nœuds, ses rides et ses racines.
Ca n’empêche pas le bois d’être un peu hors-mode, un peu comme un vieux rêve devenu étranger, sauf dans les expositions !… et les maisons écologiques.
La sculpture du bois est très interactive. Il y a « là devant » le sculpteur, une masse constituée, compacte, avec sa forme, sa matière, sa couleur, son odeur et ses clins d’œil.
Je commence par choisir un tronc qui me va, que je peux « entreprendre », en tournant autour, plusieurs fois, plusieurs jours éventuellement. C’est un clin d’œil qui lance le dialogue : par exemple un nœud minuscule qui fait naître une forme dans un tronc de plus de deux mètres de haut. Ou bien une petite courbe accentuée qui me séduit ou me transporte vers un volume aimé. Les clins d’œil sont pour moi des petits détails (un nœud, une ligne, un trou ou une forme), qui provoquent, font entrevoir ou rêver.
Avec le « clin d’œil » je démarre dans un angle visuel dominant, mais le sculpteur réintroduit, à chaque fois que cela est possible, l’exigence des 360°. Une sculpture se démultiplie en 2 ou 3 œuvres, grâce au seul fait de la forme, ou du mouvement autour d’elle. Cela amène une intense satisfaction.
Parvenir à faire glisser l’œil d’une » œuvre » à l’autre , sans porter atteinte à la force de chacune, est en effet exigeant et jouissif. C’est une manière de parler de nos parties cachées qu’il nous appartient de découvrir, en gardant la mémoire du tout. Ce travail à 360° éxige une progression lente et prudente, par étape de forme. A chaque hésitation, il convient de s’arrêter le temps qu’il faut : 5min, 1heure, 1 jour, 1 mois. Avec le bois, l’enlèvement ne pardonne pas. Pas de « repentir », comme disent les peintres. De ce fait, pour accepter l’arrêt, j’ai pris l’habitude de toujours travailler quatre ou cinq sculptures à la fois. Le matin, j’aime beaucoup le moment de contemplation-observation, consacrée à chacune des œuvres « en-cours », en tournant autour, évidemment.
Je pense souvent aux sculptures en fonction des lieux que je connais (maisons, appartements, bâtiments du patrimoine en service). Une sculpture habite d’autant mieux un espace que la résonance des formes et des couleurs s’y affirment aisément. Je n’ai pas souvent l’occasion de vérifier mes choix imaginaires et je le regrette. Je suis persuadé que certains lieux seraient littéralement transformés, magnifiés par certaines œuvre. En particulier une sculpture apporte de la vie en donnant au mouvement, à la lumière et au regard un pouvoir de transformation. Mais ça c’est le rêve du créateur dans une époque finalement peu tournée vers l’art, au fond, malgré tous les investissements en communication culturelle.
Je ne veux pas arrêter mon récit-témoignage sans parler de mes outils, de mes finitions et de la question : « quand s’arrête pour moi, le travail sur une sculpture ? ». Je parlerai aussi de ma position sur le choix « abstrait ou figuratif ».
La tronçonneuse (électrique) constitue un moyen irremplaçable pour ébaucher et économiser son énergie. Les ciseaux et gouges, ou tout autre lame jouent alors les seconds rôles pour affiner et finir les formes (lame de 50cm de machine à raboter, rabots, cutter, ponceuse avec disque à gros grains ou à grains fins). Il m’est arrivé plusieurs fois de fabriquer un outil spécial pour atteindre certains coins peu accessibles.
Mon travail s’arrête tout seul, quand mon œil, dont l’exigence et l’acuité ne cessent de progresser (à mon étonnement), trouve que « tout ça tient ensemble », toutes ces formes et ces lignes, tous ces trous et ces détails, de façon mystérieuse mais forte. On a beau faire deux ou trois fois le tour, l’œil circule. Un vrai plaisir rarement contredit quelques années après.
J’introduis souvent la couleur pour donner plus de relief aux formes et aux ombres. Je pars toujours de la couleur initiale du bois, je la renforce mais je n’ai bousculé les formes avec des couleurs contrastées et tonitruantes que très peu de fois.
Par contre, j’ai fait un expérience marquante avec la couleur comme mode de transmutation. Pour une œuvre (Elan vital, voir « grande sculptures bois ») en chêne, dans un morceau intéressant et rare, j’avais pu tirer un élan et une force très remarqués.
Pendant plusieurs années cette sculpture a vécu avec sa couleur chêne un peu renforcée par un jaune chaud. Et puis un jour, j’ai eu la sensation qu’elle pouvait donner plus, en osant une autre couleur, plus forte !
« Elan vital » s’est retrouvé en bleu, superbe avec des petites nuances très riches.
Ce miracle vient en fait des mélanges des pigments de couleur en poudre à une cire très blanche, étalée avec soin. Si ça ne va pas, on en remet une couche en, modifiant le ton.
Entre l’abstrait et le figuratif, je n’ai jamais choisi.
Une forme a toujours une origine naturelle et peut y revenir ou s’en éloigner. Une œuvre joue de ce va et vient entre origine et évolution créatrice. La différence tient surtout à l’évidence des signes « pour comprendre » et du respect plus ou moins absolu de la mimésis.
Une sculpture figurative s’appuie toujours pour moi sur une rencontre ou un événement qui me touche (« la femme afghane », « L’ado 2000 », « La jeune fille peuhl », « le résistant anonyme », « hommage aux SDF »…). Mon figuratif essaie de parler de façon contemporaine, plausible, suscitant l’imaginaire du regardant plus que la fidélité au réel.
D’ailleurs plusieurs fois, c’est le tronc avec son clin d’œil qui m’entraîne à parler : c’est un tronc tordu, avec un bras déformé qui m’a amené à parler des souffrances et marques physiques du SDF, avec une belle tête, digne et contrastée.
>Un tout petit trou, dans un bois noirci par le feu, m’a transporté dans le tableau « Le Cri » d’Edward Munch (1893) et j’ai fait une femme, « le cri ».
Pour la jeune fille peuhl, c’est une branche collée à un petit tronc de noyer qui a évoqué le bras d’une jeune fille encore timide et craintive malgré une tenue verticale et une taille déjà pleines de la dignité peuhl, que j’admire.
Contrairement à la démarche figurative, marquée par le fidèle et le plausible, la sculpture abstraite offre une vraie page blanche, où le rythme et la résonance jouent un rôle majeur, où le risque et le plaisir y sont plus forts et le résultat plus aléatoire…
Sauf exception, je suis plus profondément de ce côté là, avec la recherche d’une touche ou d’une résonance poétique.
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